Sécheresse : la crise de l’eau ne fait que commencer

“Notre eau va s’épuiser très vite, c’est pourquoi je bois devant vous un précieux verre d’eau, car avant la fin du siècle, si on continue à déborder comme ça, elle va s’épuiser…” En 1974, les prédictions du candidat à la présidentielle René Dumont, cheveux blancs, pull rouge et grosses lunettes, sonnaient comme un avertissement lointain.

La crise de l’eau est désormais une réalité à l’échelle de la métropole française. Il n’est certainement pas apparu avant 2022. Comme l’écrivait Météo-France début 2020 : “La tendance à l’augmentation de la fréquence et de l’intensité de la sécheresse est évidente depuis la fin des années 1980.” Les sécheresses estivales de 2018 et 2019 ont été les plus élevées depuis le début des mesures en 1959. Ce record a de nouveau été battu à l’été 2020. bientôt……

La sécheresse de 2022, sans précédent par sa durée, son ampleur et son intensité, touche 96 aires métropolitaines spécifiques. Tous sont au moins au niveau “d’alerte” à la sécheresse, avec près de 80 d’entre eux sous ordre de “crise”, le niveau le plus élevé dans certaines régions. Juillet 2022 a été le mois de juillet le plus pluvieux jamais enregistré (9,7 mm) par Météo-France et le deuxième mois le plus sec après mars 1961 (7,8 mm).

Le réchauffement provoque et exacerbe les sécheresses

La cause de ces sécheresses est bien connue : le réchauffement climatique. Mais son mécanisme est compliqué, car le séchage n’est pas un, mais trois, et ils sont combinés les uns aux autres.

Le premier est la sécheresse météorologique, c’est-à-dire l’insuffisance des précipitations. Cela a entraîné une deuxième sécheresse affectant le sol et une augmentation de la chaleur, ce qui a directement affecté la production agricole. Ce manque d’humidité du sol, ainsi que la vague de chaleur, ont entraîné une sécheresse tertiaire, cette fois en hydrologie.

Il se caractérise par de faibles débits fluviaux et de faibles niveaux d’eau souterraine et de retenue. Elle se traduit par une réduction des ressources en eau en empêchant l’irrigation et les prélèvements d’eau pour les ménages ou les activités économiques, tout en détruisant les habitats aquatiques.

La France a subi de multiples effets de la sécheresse.On ne compte plus les conflits d’utilisation des ressources pendant l’été : vol de l’eau de Deron par les clubs de motards, destruction de golfs ou de jacuzzis accusés de dégâts des eaux, disputes d’agriculteurs construisant des « mégabassins », etc.

Plus d’une centaine de villes du pays ont été privées d’eau potable et approvisionnées par camions-citernes. Les incendies ont touché une superficie record – plus de 60 000 hectares, contre un maximum de 43 602 hectares en 2019 – huit fois la moyenne depuis la création de la base de données européenne Effis. Proche des records historiques de 1976 (plus de 80 000 hectares) et 2003 (plus de 70 000 hectares).

Agriculture affectée

L’agriculture, qui consomme 80 % de son eau en été, a été durement touchée par la sécheresse et les restrictions de prélèvement d’eau. Les cultures d’été sont les premières touchées : le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau a annoncé le 22 août que la production de maïs en août 2022 devrait chuter de 18 % par rapport à août 2021. Quant aux fruits et légumes, l’interprofession Interfel a indiqué avoir observé une baisse de 10 à 25% des rendements.

Le bétail, à son tour, souffrira, avec une production d’herbe des prairies en baisse de 21% par rapport à l’année dernière, selon le ministère de l’Agriculture. Les stocks d’aliments censés nourrir les animaux en hiver se sont largement épuisés et certains éleveurs ont choisi de réduire leurs troupeaux faute de pouvoir les nourrir. Les craintes de pénurie ont augmenté dans les industries laitière, apicole et de la pomme de terre après que les étagères de moutarde et d’huile de tournesol aient été laissées vides.

Au niveau européen, “Les prévisions actuelles au niveau de l’UE pour la production de maïs, de soja et de tournesol sont respectivement de 16 %, 15 % et 12 % inférieures à la moyenne quinquennale”indique un rapport du Centre commun de recherche de la Commission européenne.

La catastrophe est exacerbée par le fait que le réchauffement climatique a déjà pesé sur les rendements agricoles les années précédentes. “La gravité de l’impact des canicules et des sécheresses sur la production agricole a presque triplé au cours des cinq dernières décennies, passant de -2,2 % (1964-1990) à -7,3 % (1991-2015)”a passé en revue une étude publiée dans Environmental Research Letters en juin 2021, portant sur 28 pays européens.

record de sécheresse partout

Dans toute l’Europe, 64% des territoires sont sous statut d’alerte ou d’alerte, selon un rapport du Centre commun de recherche de la Commission européenne. Il estime que la sécheresse de cette année sera la pire depuis au moins cinq cents ans, mais attend les données finales pour confirmer cette observation.

Tous les pays d’Europe occidentale sont concernés. 1% du territoire portugais est ravagé par les incendies, le trafic fluvial sur le Rhin est perturbé et la moitié de la population britannique est concernée par les restrictions d’eau.

La durée de la sécheresse mondiale a augmenté de 29 % depuis 2000, selon un rapport de l’Organisation météorologique mondiale

La catastrophe a transcendé les frontières de l’Ancien Monde. Le sud-ouest de la Chine, par exemple, connaît une grave sécheresse à la fin de l’été après avoir connu une vague de chaleur sans précédent depuis le début des mesures en 1961. Les effets sont comparables à ceux de l’Europe : tarissement de la rivière Jansted, réduction de la production d’eau et d’électricité, fermeture de sites industriels, restriction de la consommation d’eau potable, risque de chute brutale de la production agricole, etc.

Selon un rapport de l’Organisation météorologique mondiale, la durée des sécheresses dans le monde a augmenté de 29 % depuis 2000. Selon le document, 3,6 milliards de personnes ont été confrontées à des pénuries d’eau pendant au moins un mois de l’année en 2018, et 5 milliards de personnes devraient être touchées d’ici 2050.

effets en cascade

Outre les effets évidents sur l’eau potable, les incendies et les rendements agricoles, les sécheresses ont également un impact sur toutes les autres activités humaines.

En France, par exemple, 10,4 millions de logements sont à risque de fissuration car ils sont situés sur de l’argile, qui se contracte fortement en cas de sécheresse puis se dilate à nouveau avec les précipitations. Le tourisme est également touché : mouvements d’eau douce irréalistes, croisières fluviales menacées, pénuries d’eau dans certaines stations balnéaires, etc.

Le fret terrestre, qui s’est développé dans le nord-est de la France, a vu son volume de marchandises transportées diminuer des deux tiers alors que la voie d’eau est au plus bas historique. Les expéditions de pétrole et de charbon sur ces routes ont également été perturbées, augmentant les coûts de transport à un moment où les prix de l’énergie sont déjà élevés.

En France, l’impact de la sécheresse sur l’énergie s’est concentré sur l’hydroélectricité, qui dépend du débit du fleuve. Au cours des trois premières semaines d’août, c’était 40% de moins qu’à la même période en 2021.

Pour l’instant, les pluies sporadiques en France depuis la mi-août sont loin de compenser l’énorme pénurie d’eau qui s’est accumulée au fil des mois. “Nous devons avoir des précipitations relativement bonnes et adéquates pendant des semaines voire des mois pour combler le déficit en eau”s’est épouvanté Laurent Lucaud, vice-président de franceinfo chargé de l’eau et de l’assainissement à Poitiers Grande.

Quand la sécheresse favorise les inondations

Outre le fait qu’une partie de la production agricole a finalement été perdue à cause de cette sécheresse historique, cette dernière a également rendu le sol plus imperméable car plus sec. Les pluies à venir pourraient peut-être sauver certaines récoltes, mais surtout, si les pluies sont fortes, elles pourraient déclencher des inondations massives. Cependant, cette augmentation des précipitations est un autre effet du réchauffement climatique, qui fait augmenter les températures.

En effet, le réchauffement ne se traduit pas nécessairement par une pluviométrie insuffisante tout au long de l’année sur le territoire français. Météo-France, qui a mis à jour son “référentiel climat” en juin, a rappelé que les précipitations annuelles cumulées dans les métropoles françaises sont globalement restées stables depuis les années 1970. D’autre part, les différences saisonnières et géographiques se creusent et continueront de se creuser, aggravant la sécheresse et ses conséquences.

Par exemple, la région Grand Est est plus sèche en toutes saisons, tandis que le printemps est plus sec dans toutes les autres régions. Mais contrairement à la moitié nord, la moitié sud de la France reçoit plus de précipitations en automne et en hiver. En conséquence, il y a un risque accru de fortes pluies tombant sur un sol complètement sec et non absorbant, et avec lui le risque d’inondation.

Mercredi, le gouvernement a lancé une campagne dans 15 provinces du pourtour méditerranéen pour avertir du risque d’orages et d’inondations potentiellement dévastatrices à l’automne prochain. Il comprend des visuels tels que : « Manger dans le grenier peut vous sauver la vie ».

Christophe Béchu, ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, qui a lui-même mené un travail pédagogique sur le lien entre chaleur, sécheresse et inondations, a expliqué que les températures élevées de la mer augmentent le risque de tempêtes, tandis que “Des tempêtes puissantes ne rempliront pas les nappes phréatiques et ne provoqueront pas de ruissellement”.

Goût des prochaines décennies

Ce mécanisme entre hausse des températures, assèchement des sols et fortes précipitations s’intensifie, faisant des sécheresses et des inondations les deux faces d’un même risque climatique. Le sixième rapport du GIEC, publié en 2022, estime qu’à l’échelle mondiale, le réchauffement actuel de 1 °C a déjà provoqué une augmentation de 70 % de la fréquence et de l’intensité des épisodes de sécheresse. Une augmentation de température de 2°C augmente cette fréquence de 140% et double l’intensité de ces événements par rapport à une augmentation de 1°C.

Les zones bordant la Méditerranée sont particulièrement menacées. “Nous sommes à peu près sûrs que les précipitations extrêmes seront plus fréquentes et plus intenses dans le nord de la Méditerranée, et donc en France ou en Italie également”, a déclaré le climatologue français Robert Wattard, l’un des auteurs du sixième rapport du GIEC. Et ce, alors que les cumuls pluviométriques annuels dans la région méditerranéenne sont en baisse, ce qui conduit à une aridification de la région.

“La sécheresse estivale en 2022 est très sévère car le printemps est déjà très sec en raison de l’insuffisance des précipitations en hiver, Robert Watard poursuit. Par conséquent, nous devons nous attendre à ce phénomène et à des sécheresses encore plus graves à l’avenir, en particulier lorsque les printemps s’assèchent en raison de faibles précipitations hivernales, qui sont liées aux changements naturels du climat. »

Quelles sont les conséquences économiques ? Les assureurs risquent de faire des calculs de coûts forcément parfaits et partiels, puisqu’ils ne portent que sur le montant des sinistres qu’ils couvrent. Ils peuvent encore entrevoir l’avenir. Dans un rapport de 2021, la Fédération française prévoit que d’ici 2050, dans le pire des scénarios de réchauffement climatique (3,2°C à 5,4°C), le coût des sinistres causés par la sécheresse triplera et coûtera presque autant que le double. inondation. Dans son livre blanc, Covea Insurance Group (MAAF, MMA et GMF) s’attend à une augmentation de 60% des sinistres d’ici 2050 selon le même scénario de réchauffement.

Son coût reste inconnu car la sécheresse de 2022 n’est pas encore terminée. Mais les perturbations en cascade qu’elle a causées à de nombreuses industries ont laissé entrevoir une nouvelle normalité à venir.

Leave a Comment

%d bloggers like this: