Deux ans après le drame, les Libanais attendent toujours la vérité et la justice

Jeudi, le Liban a célébré le deuxième anniversaire de l’attentat dévastateur du port de Beyrouth, avec une manifestation de proches des victimes en colère contre le blocage de l’enquête mais déterminés à continuer à se battre pour la justice.

Le 4 août 2020, des centaines de tonnes de nitrate d’ammonium stockées accidentellement dans l’entrepôt explosent. Résultat : plus de 200 morts, 6 500 blessés et la communauté complètement détruite. Sans parler du traumatisme psychologique.

Il a été qualifié de l’une des plus grandes explosions non nucléaires que le monde ait jamais vues. Mais deux ans plus tard, personne n’a été tenu pour responsable.

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Même si une grande partie en attribue la responsabilité à la classe dirigeante, qui existe depuis des décennies, accusée de mauvaise gestion, de corruption et de négligence grossière.

Des graffitis politiques sont vus devant le site de l’explosion du 4 août dans le port maritime de Beyrouth, au Liban, le 9 août 2020. (AP/Hussein Mara)

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a déclaré jeudi que nous avions besoin d’une “enquête juste, approfondie et transparente sur l’attentat”, répondant aux appels des ONG, des experts et des familles des victimes.

Dès 15H00 locales (12H00 GMT) jeudi, les proches des victimes organisaient trois marches distinctes vers le port pour exiger le redémarrage d’une enquête locale entravée par des entraves politiques.

Le principal signe laissé par l’explosion : des dizaines de greniers touchés de plein fouet par l’explosion. Mais l’oléoduc s’est effondré cette semaine et d’autres risquent de s’effondrer suite à un incendie début juillet.

“J’espère que voir le silo s’effondrer donnera aux gens la volonté de se battre pour la justice avec nous”, a déclaré à l’AFP Tatiana Hasruti, qui a perdu son père dans le drame. Les politiques « font tout pour bloquer l’enquête ».

“Ils nous tuent”

L’explosion massive, à 200 kilomètres de là sur l’île méditerranéenne de Chypre, a été un cauchemar dans l’histoire déjà mouvementée du Liban.

Le pays est désormais plongé dans la pire crise économique de son histoire : plongeon de la monnaie locale, pénuries de carburant, de médicaments et d’eau potable, restrictions bancaires étouffantes et population appauvrie.

Il a en outre affecté une population déjà éprouvée et a déclenché un exode massif rappelant la guerre civile (1975-1990).

“Cette classe dirigeante nous tue tous les jours”, a déploré Mme Hasruti. « Ceux qui ne sont pas morts dans l’explosion meurent de faim. »

Les boulangeries rationnent le pain, les coupures de courant peuvent durer jusqu’à 23 heures par jour, les prix de l’essence montent en flèche, les rues sont sombres la nuit et les feux de circulation sont hors service.

L’explosion, “c’était un cauchemar”, se souvient Lara Khatchikian dans son appartement face au port, très endommagé mais qu’elle a réparé.

L’incendie du silo l’a ramené à la vie.

De la poussière s’élève des silos du port de Beyrouth, au Liban, dimanche 31 juillet 2022. (AP Photo)

“Mes voisins et moi étions tout le temps stressés. J’avais peur et nous ne pouvions pas dormir. Quand on se souvient de l’explosion, il faut une force surhumaine pour survivre”, a-t-elle déclaré.

“seul espoir”

En avril, le gouvernement a ordonné le retrait du silo, mais il a été suspendu en raison des objections des proches des victimes qui souhaitaient que le silo soit utilisé comme mémorial.

Emmanuel Durand, un ingénieur civil français surveillant le silo, a averti que le risque d’un nouvel effondrement partiel ou complet “n’a jamais été aussi élevé”.

Des partisans des groupes chiites Hezbollah et Amal scandent des slogans contre le juge Tarek Bitar, qui enquête sur l’attentat meurtrier d’un port maritime l’année dernière, lors d’une manifestation devant un palais de justice à Beyrouth, au Liban, le 14 octobre 2021. (AP Photo/Hussein Mara)

L’enquête risque également de s’effondrer. L’enquêteur principal Tarek Bitar a été écarté par une série de procès contre lui et une campagne menée par le puissant groupe terroriste armé Hezbollah pour accuser les juges de partialité.

Poids lourd de la vie politique libanaise, le Hezbollah a dénoncé jeudi une “campagne politique et médiatique” contre les personnes accusées d’entraver le travail des juges.

Pourtant, pour les ONG et les experts indépendants de l’ONU, “il est aujourd’hui plus clair que jamais que la justice ne peut être rendue par des enquêtes nationales”. Et il faut une enquête internationale “sans délai”.

Selon Aya Majzoub de Human Rights Watch, “une enquête internationale pourrait être le seul espoir pour les millions de Libanais touchés par la tragédie”.

« Justice doit être rendue », demande Macron

Le président français Emmanuel Macron a également affirmé dans une interview au quotidien libanais jeudi L’Orient-Le Jour“justice” pour la cause de l’explosion, malheureusement l’enquête est “suspendue depuis des mois”.

Emmanuel Macron prend la parole pour les 80 ans du Rafle du Vel d’Hiv le 17 juillet 2022 à la gare de Pithiviers. (Capture d’écran YouTube)

“Je le répète aujourd’hui avec force : justice doit être faite. Pour faire le deuil et reconstruire, les Libanais et les Libanaises et tous ceux qui vivent dans ce pays (…) ont besoin de connaître la vérité”, a déclaré le chef de l’Etat.

“Le Liban traverse un moment de crise sans précédent. Il a aussi besoin de justice pour se redresser”, a-t-il ajouté, notant que “dans ce domaine aussi, la France continuera d’aider” le pays avec ses partenaires.

Pour lui, l’enquête libanaise a été “suspendue pour plusieurs mois” et doit être “menée à son terme en toute indépendance, à l’abri de toute ingérence politique”.

Emmanuel Macron s’est fortement mobilisé après l’énorme explosion. Il s’y rend deux jours plus tard, puis un mois plus tard, co-organise trois réunions de soutien avec les Nations Unies.

“Je ne me laisserai jamais démissionner, je ne laisserai pas le Liban s’effondrer et je ne disparaîtrai pas. Malgré les vents contraires et les difficultés, j’irai jusqu’au bout, déterminé, sobre et pragmatique”, a-t-il promis.

Le président a reconnu que les résultats escomptés n’avaient pas été atteints, soulignant que « nous n’avons pas réussi à vaincre les forces d’inertie du système libanais et de ses acteurs ».

Pour lui, l’accord d’avril avec le FMI « doit être mis en œuvre maintenant » car « c’est une étape importante pour restaurer la confiance que les investisseurs ont perdue au Liban ».

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