Combien de temps durera l’inflation ?La réponse de l’économiste

23 mars 2021, 7 h 40 Des vents violents ont balayé le nord de l’Égypte et le canal de Suez reliant la mer Rouge et la Méditerranée. En route vers Rotterdam, l’Evergreen Co. de Taïwan, un porte-conteneurs géant transportant 200 000 tonnes de fret, “Ever Given”, a franchi la voie maritime qui évite de contourner l’Afrique. A bord, le capitaine indien tenta tant bien que mal de garder sa trace. Soudain, il perd le contrôle du bateau. Malgré plusieurs manœuvres désespérées, il traverse et s’enfonce encore une des berges du canal. Impossible de revenir en arrière. Il était pris au piège. L’une des principales artères du commerce mondial a été sectionnée. La chaîne est encore en panne depuis quelques jours. Plus de 400 navires attendent de terminer leur voyage.

C’est arrivé au pire moment possible. Après le confinement de 2020, l’économie est à nouveau en plein essor. Les entreprises attendent avec impatience la livraison de pièces détachées ou de produits finis en provenance d’Asie. Ce que l’on ne sait pas encore, c’est un précurseur d’un renversement de tendance. Le monde occidental vit confortablement depuis près de 30 ans avec une inflation qui se stabilise à des niveaux très bas (proche de zéro) du fait de la mondialisation des échanges. Les taux d’intérêt sont tombés si bas qu’ils sont devenus négatifs. « Après la crise financière de 2008, nous sommes entrés dans une période de sous-inflation, rappelle Agnès Benassy-Quiere, chef économiste chez Bessie Trésorerie ; les banques centrales ont même tenté de pousser l’inflation à la hausse en raison des craintes de déflation.

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La crise du Covid-19 s’est donc produite une deuxième fois en réveillant le monstre. Qu’est-il arrivé? Les autorités monétaires ont très tôt repéré le danger. “Dès septembre 2021, le Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE) a constaté que les prix étaient sous pression”, a déclaré l’économiste de la Banque de France Vincent Binon ; niveau.” Les claquements rapides laissent place aux dérapages. Dans la zone euro, les prix augmenteront de 5 % d’ici fin 2021. Avec le déclenchement de la guerre d’Ukraine en février 2022, le prix a fait un nouveau bond en avant.

Cette fois, ce sont les prix de l’énergie, de plusieurs matières premières et des céréales qui ont commencé à augmenter. Dans la foulée, les prix à la consommation ont augmenté de 8,6 % en juin. En France, le gouvernement a décidé de geler les prix de l’électricité et de les réduire de 18 centimes. Cela maintient une inflation légèrement inférieure à celle de nos voisins (+5,8% en juin).

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Mais sous le couvercle, la marmite bout. Maintenant, les prix des denrées alimentaires augmentent. Dans tous les pays, la protection du pouvoir d’achat devient un enjeu majeur. Surtout en France, qui est entrée dans une séquence électorale à fort enjeu. Réélus mais avec une majorité relative au Parlement, Emmanuel Macron et sa Première ministre Elisabeth Borne sont parvenus à faire voter en juillet un plan de mesures à court terme dont la philosophie est simple : faire des choses pour les familles sans alimenter la croissance. Mais au plus haut niveau de l’État et dans la communauté des économistes, les gens seront étonnés. La reprise de l’inflation peut-elle être durable ? Doit-on craindre qu’il dépasse les 10 % ? Va-t-on devoir renouer avec l’indexation des salaires ? La hausse des taux d’intérêt nous enverra-t-elle en récession ?

Pour tenter une réponse, il faut s’entendre sur la cause de cette poussée de fièvre. L’inflation peut provenir de deux sources : une surcréation de monnaie ou des pénuries qui créent un déséquilibre entre l’offre et la demande. Patrick Artus, économiste chez Natixis Banque, penche pour la deuxième raison : « Les taux d’inflation en Turquie et en Argentine sont actuellement de 50 % et 75 %, respectivement, parce que leurs banques centrales mettent en place des politiques de création monétaire très fortes. ; mais avec la fin de la pandémie de Covid-19, de la guerre en Ukraine, de la transition énergétique et des sécheresses réduisant les rendements des cultures, nous sommes entrés dans un monde de pénuries inflationnistes.Son collègue Jean-Marc Daniel en convient et le compare à la dernière grande crise inflationniste de l’histoire, le premier choc pétrolier (1973) « C’est le schéma dans lequel nous vivons aujourd’hui, assure-t-il, nous aurons du mal à nous en remettre ! “

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Les pénuries ne sont pas les seules coupables. Le monde a également constaté que la mondialisation et la délocalisation ont conduit à une grande dispersion de la production. “On se rend compte à quel point la chaîne de valeur est fragmentée, analyse Agnès Bénassy-Quéré ; il faut coordonner un nombre ahurissant d’acteurs pour faire une production. Quand tout se remet sur les rails, l’offre et la demande sont déséquilibrées et les prix montent. implique tous les approvisionnements. » loin. La Chine, l’usine du monde, a continué de perturber l’économie au premier semestre 2022 en mettant en place une politique zéro-pandémie.

Il y a maintenant deux facteurs qui peuvent déclencher l’inflation. Premièrement, la poursuite de la guerre en Ukraine, surtout si elle entraînait une interruption complète des exportations de gaz russe vers l’Europe. Dès lors, une nouvelle flambée des prix de l’énergie (60 % de la hausse actuelle) sera inévitable. Le retour à l’indexation des salaires utiliserait alors ce que les économistes considèrent comme un engrenage dangereux : les entreprises devraient leur répercuter ces hausses de prix. Pour le moment, rien n’indique que nous emprunterons cette voie.

Agnès Bénassy-Quéré a souligné que le mystère est ce que les banques centrales appellent l’ancrage des anticipations : comment les marchés, les entreprises et les ménages voient-ils l’avenir de l’inflation ? Parce qu’il est en grande partie auto-réalisateur. Si tout le monde croyait (et croit toujours) que l’inflation baissera en 2023, alors nous pouvons, espérons-le, aller dans cette direction. C’est pourquoi la banque centrale est très prudente dans sa communication : il est très important pour chacun de ne pas dévier des attentes qui pousseront les ménages à exiger une forte croissance des salaires en 2023. S’ils se disent que c’est un mauvais moment à passer et qu’ils se contentent des primes, des chèques en tout genre du gouvernement et de l’indexation des minima sociaux, alors on peut réduire l’inflation.

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“Comment réagit l’opinion publique face à la hausse du coût de la vie ?” Une étude internationale de l’institut Ipsos dans 27 pays, dont la France, apporte de précieuses informations. Certes, l’inflation est la principale source de préoccupation. Mais partout, les sondés déclarent vouloir réduire ou différer les dépenses plutôt que de demander une augmentation à leur employeur (seulement 11% des répondants). “Sur cette base, au moins, un ‘atterrissage en douceur’ de l’inflation semble probable”, a déclaré le PDG d’Ipsos, Ben Page. Il apparaît que le scénario rose est un ralentissement de l’inflation, accompagné d’un ralentissement de la croissance, mais pas de récession.

Mais une situation moins heureuse menaçait. La rareté de certains matériaux, comme le gaz naturel russe, pourrait entraîner une récession et une forte inflation. “Ce qui a peu de chances d’arriver, c’est qu’il se résolve de lui-même, ironise Patrick Artus ; un scénario de marché où il n’y a pas de récession, pas de hausse des taux d’intérêt et où l’inflation disparaît l’année prochaine n’est tout simplement pas possible. En fait, il n’y a que deux options : soit une forte hausse de l’économie mondiale Un ralentissement casse l’inflation ; soit la banque centrale le fait.

Réalisant cette hypothèse, la BCE a signalé une hausse des taux le 21 juillet.Pour se justifier, sa présidente Christine Lagarde s’est dite inquiète Les tensions sur les prix des denrées alimentaires et de l’énergie et les retombées de la dépréciation de l’euro ont accru les coûts d’importation. Probablement avant le premier frein de quelqu’un d’autre. Jean-Marc Daniel refuse d’être dramatique. Selon lui, la mondialisation continuera d’exercer une pression à la baisse sur les prix. “La concurrence est beaucoup plus intense qu’elle ne l’était lors de la première crise pétrolière”, a-t-il déclaré; des pays isolés comme l’Inde ou la Chine offrent désormais une main-d’œuvre bon marché. Une population nombreuse aux revenus encore faibles exerce une pression sur le niveau global des salaires dans le monde.

Du plus favorable au plus redouté, trois scénarios pour 2023

1 – Inflation inférieure à 3%, la croissance repart

Les marchés financiers convoités. Dans ce cas, la croissance ralentirait suffisamment au départ pour calmer les prix des matières premières. La guerre en Ukraine s’apaisera. Les autorités monétaires n’ont donc pas besoin d’interventions massives. Genre d’incroyable.

2 – L’inflation ne ralentit pas assez vite et l’économie est plombée par la hausse des taux d’intérêt

Le consensus des économistes soutient ce scénario. Le relèvement des taux d’intérêt par la banque centrale pour maintenir la hausse des prix à environ 5 % aura un effet néfaste sur la croissance économique. Cela mettra le plus de pression sur les négociations salariales en 2023.

3 – L’inflation dépasse les 10 % et la récession commence

Une véritable menace pour l’économie mondiale. Cette situation repose sur l’idée que la guerre en Ukraine conduira à l’interruption de l’approvisionnement en gaz de l’Europe. Cela conduira à une grave récession, affectant en particulier l’Allemagne. La Banque centrale européenne sera contrainte de relever fortement les taux d’intérêt pour freiner l’inflation.

Les six économistes qui nous ont apporté leur expertise

Patrick Arthur : Directeur de la Recherche et de la Recherche chez Natixis

Jean Marc Daniel : Economiste et professeur émérite à l’ESCP Business School

Agnès Bénassy-Quéré : Économiste en chef du ministère des Finances

Vincent Binon : Conseiller économique de la Banque de France

Stéphane Coljak : Economiste Senior pour la France chez BNP Paribas

Jean-Patrice Prudhomme : Directeur Général de Milleis Banque Privée

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