Après l’enregistrement, “l’écosystème devrait se terminer”

En 2018, la société française de technologie en Nouvelle-Aquitaine a levé 75 millions d’euros. Le 22 avril, la société historique Telecom Design du sud de Bordeaux a bouclé à elle seule un tour de table de 70 millions d’euros. Le changement d’échelle est brutal. Portée par sa capitale régionale, la Nouvelle-Aquitaine se classe au quatrième rang des régions ayant le plus levé de fonds au premier semestre 2022, avec 470 millions d’euros, selon l’entreprise technologique bordelaise. Avec 21 opérations, le nombre d’exercices s’est maintenu au deuxième trimestre, tandis que le prix moyen du billet s’est envolé à 15 millions d’euros… contre seulement 2,7 millions d’euros à la même période l’an dernier. Les records tombent, les plus gros joueurs s’emparent de tout, les observateurs prédisent que les vents vont vite changer de direction, et la tendance se dessine : on ne récoltera plus comme avant.

LA TRIBUNE – Au premier semestre 2022, la collecte a atteint un niveau jamais vu en région Nouvelle-Aquitaine, en ligne avec l’euphorie nationale. Qu’est-ce qui a changé par rapport aux années précédentes ?

Rodolphe LILAMAND, Spécialiste de la levée de fonds chez In Extenso Innovation Croissance – Lorsque nous revenons sur notre historique de collecte de fonds depuis 2018, nous constatons que nous avons en moyenne entre 400 et 50 millions au premier semestre. Le prix moyen d’un billet se situe entre 2,5 et 3 millions d’euros. Là, nous nous sommes retrouvés à multiplier considérablement nos sommes par 7 ou 8, avec un prix moyen du billet d’environ 15 millions d’euros ! Des événements de grande envergure, principalement en Ile-de-France, ont commencé à se répandre dans la région, notamment en Nouvelle-Aquitaine, la grande table ronde d’Infinite. Ils ont réussi à attirer les acteurs américains avec une augmentation massive de 93 millions d’euros.

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Alors que la moyenne des tickets a explosé, le nombre d’événements de collecte de fonds en région Nouvelle-Aquitaine est resté stable chaque semestre au fil des années. Est-ce un signe que les licornes nuisent aux startups ?

Pas nécessairement, car le nombre de petites collectes de fonds est resté presque constant. En effet, en Nouvelle-Aquitaine, en moyenne, les trois plus grosses entreprises sont les plus importantes. Si nous regardons la médiane, nous voyons que nous maintenons des valeurs cohérentes, représentant la dispersion des opérations.

Cela signifie-t-il que la concurrence autour des plus grosses levées de fonds d’Ile de France est saturée et que ces régions obtiendront désormais une part plus importante de l’investissement ?

En fait, de nombreuses entreprises opérant dans la région connaîtront de fortes trajectoires de croissance et attireront des investisseurs de série B ou C pour de grandes opérations. S’agissant de la saturation du marché francilien, il y a en effet eu toute une période de boom ces deux ou trois dernières années, tirée principalement par des blocs de 50 voire 100 millions d’euros. Mais un tel tour de table à plus de 100 millions sera bien plus difficile pour des entreprises désormais loin d’être rentables. D’un autre côté, les investisseurs européens et américains ont beaucoup de réserves pour les entreprises proches de la rentabilité, ils sont donc toujours en mesure de financer leur croissance.

En Néo-Aquitaine, on parle d’écosystème régional, et Bordeaux est en position dominante, tant en nombre d’acteurs qu’en investissement. Comment Bordeaux en est-il arrivé là ?

C’était un vrai défi pour les premiers acteurs de commencer à déplacer leurs activités de R&D de Paris à Bordeaux. La disponibilité des ressources informatiques et numériques est plus limitée. De nombreux acteurs viennent chez Cdiscount pour faire leurs courses. Aujourd’hui, un écosystème diversifié est plus riche et plus propice à la création d’entreprises numériques. Dans le domaine de la santé, il existe déjà une histoire de R&D et de structures industrielles. Au premier semestre on peut le voir : Synapse Medicine a réalisé avec succès une opération majeure, Carbon Works, une entreprise industrielle de deep tech qui dispose déjà d’un certain nombre d’actifs, l’a lancée dans un nouveau tour de financement de 11 millions d’euros.

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Certains observateurs prédisent des temps difficiles pour la collecte de fonds en raison des tendances inflationnistes et d’un manque de confiance dans la situation économique. Pensez-vous que ce soit une bonne nouvelle pour la régulation de l’écosystème ?

Il souffle en effet un vent euphorique, bon et mauvais. Parmi les facteurs positifs, on constate que les fonds disposent encore de beaucoup de ressources financières. Ils sont dans un rythme d’investissement à long terme. Cela contraste fortement avec les années précédentes, lorsque de nombreuses startups ont profité de vents favorables et ont pu lever des capitaux sans perspectives immédiates de rentabilité. Maintenant, l’écosystème s’attend un peu à la fin de cette euphorie, et c’est une période plus difficile, surtout avec les ajustements de valorisation et la sélectivité que les investisseurs peuvent attendre de modèles désormais rentables à court terme.

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Les plus grosses levées de fonds en région Nouvelle-Aquitaine au premier semestre 2022 :